27 juin 2010

Un avant goût de la fin ?

Voici un large extrait de "La Dernière Demeure", ultime texte du recueil paru chez nous "Chair et Tendre".

L'éternelle demeure

Á Mimi Parent pour « J'habite au choc »



De Wilde hâta le pas.
Une vague tension lui nouait l'estomac tandis qu'il scrutait son plan, à la recherche de la rue censée le mener jusqu'au Musée des Beaux-Arts. Il aurait bien demandé son chemin mais les piétons pressés refusaient de croiser son regard.
Encore un fichu touriste, voila ce qu'ils devaient penser.
Il se détestait.
Pourquoi n'avait-il pas pris un taxi comme tout le monde ?
À dire vrai, en sortant de l'hôtel, il avait ressenti le besoin de prendre l'air.
La profession de marchand d'art, avec ses dîners somptueux et ses longs cigares, n'aidait guère à conserver la santé.
Il fit une halte, sortit un havane de son étui et l'embrasa à l'aide d'une allumette.
Au diable les bonnes résolutions.
Pourquoi fallait-il que ce soit si mal indiqué ?
Il chemina encore un moment, jurant contre les pavés disjoints, plissant les yeux pour apercevoir le nom des venelles, lorsque finalement il entrevit la haute bâtisse qui abritait l'exposition attendue.
Helly Decade, le modèle favori des peintres et des photographes, l'égérie gothique la plus courue de ce dernier siècle. D'elle, on disait qu'elle possédait tout, le corps d'un ange et le visage d'une succube, la peau d'une pâleur presque translucide et la chevelure couleur de nuit enfuie, avec, dans les yeux, cet éclat d'un vert intense et changeant qui vous pétrifiait sur place.
Cette femme, adulée, entourée d'une foule de prétendants sans cesse renouvelée, avait pourtant succombé à cette solitude qui taisait son nom.
Suicidée.
Dans sa chambre d'hôtel.
Une balle dans la bouche.
Certains, parmi ses adorateurs les plus zélés, l'imitèrent en apprenant la nouvelle.
Il réprima un frisson tandis qu'il pénétrait dans le hall principal du musée. Le jour faiblard, qui filtrait avec peine des baies vitrées, tombait sur l'affiche de l'exposition, un montage photographique d'un goût douteux où l'on apercevait les seules lèvres d'Helly Decade.
Ces mêmes lèvres, rehaussées d'un carmin délicat, qu'un garçon de chambre avait conservées plusieurs jours dans un seau à champagne, avant que la police ne parvienne finalement à les récupérer.
Macabres reliques.
De Wilde savait faire preuve d'ouverture, d'esprit s'entend, car pour ce qui concernait son portefeuille il s'agissait d'une toute autre histoire.
Il se fraya un chemin parmi les visiteurs et pénétra dans une vaste salle au plafond voûté. Dès l'annonce du suicide d'Helly Decade, il s'était approprié un stock conséquent de bronzes et de peintures ayant eu la dame pour modèle.
Une bonne affaire, assurément.
Il s'imaginait, avec raison, pouvoir faire un bénéfice substantiel à la revente et il ne faisait aucun doute que l'exposition lui permettrait de prospecter en vue de dresser une liste d'acquéreurs potentiels.
Gagnant sur tous les tableaux.
Il salua quelques connaissances, et s'extasia un moment devant des photographies noir et blanc d'Helly Decade. Corsets, résilles, dentelles, les parures textiles épousaient ses formes à la perfection, jalousement. D'ordinaire De Wilde ne s'intéressait guère au sexe faible, mais il émanait de cette fille une sorte de magnétisme, d'animalité, qui lui tourmentait le bas ventre et lui remuait les tripes. Subjugué, il dépassa les marbres, s'arrêta longuement devant les croquis et esquisses tracés au fusain, snoba le coin des infographies et décida, au bout du compte, de trouver les toilettes afin de soulager sa vessie défaillante.
Un homme l'apostropha tandis qu'il s'apprêtait à en pousser la porte. Maigre et vêtu d'un imperméable fripé, il suait d'abondance. L'allure d'un exhibitionniste sur le point de la montrer, songea De Wilde avec embarras.
« Je possède quelque chose qui devrait vous intéresser » lâcha le type.
De Wilde s'empourpra.
« Si vous voulez me montrer votre bite, mon vieux, vous pouvez aller vous rhabiller, je ne suis pas preneur ! »
L'homme, stupéfait par la grossièreté de cette répartie, éclata de rire.
« Vous n'y êtes pas ! » glissa-t-il entre deux gloussements hystériques « Je détiens l'âme d'Helly Decade... Et je souhaite m'en séparer »
De Wilde se couvrit les yeux de la main.
Un pervers doublé d'un malade mental.
Tout ça pour lui.
Fatigué de se dandiner d'un pied sur l'autre en attendant de pouvoir enfin pisser, il poussa d'autorité la porte des toilettes.

Il venait à peine de s'installer devant l'urinoir et de défaire sa braguette que l'autre fit son entrée.
« Nous sommes partis sur de mauvaises bases, et je m'en excuse. Je me présente, Arkel, artiste peintre, « L'âme d'Helly Decade » c'est le titre de mon dernier tableau »
Le marchand d'art mit sa mémoire à contribution, en pure perte, a priori ce nom ne lui évoquait rien. Grand amateur des œuvres ayant eu Helly Decade pour modèle, il ne pensait pas que l'une d'elle ait pu à ce jour demeurer inconnue.
À moins que...
De Wilde adressa un sourire engageant au peintre, qui se sentant plus à l'aise, reprit la parole.
« J'en étais dingue vous savez, sa mort... Ça me fait trop mal de garder le tableau chez moi, voila pourquoi je veux le vendre, et vous, on sent bien que vous ne manquez pas de pognon.»
De Wilde acquiesça mollement, flatté, certes, mais convaincu, nullement. D'ailleurs plus il observait le visage ingrat du peintre, plus il lui semblait familier.
Où donc avait-il bien pu le croiser ?
Arkel lui suggéra alors de venir à son atelier, pour voir le tableau.
Le marchand, n'ayant pas repéré les acheteurs souhaités, décida de le suivre.
Après tout, ce type paraissait au fond du trou et si son tableau s'avérait seulement regardable, il pourrait le racheter pour une bouchée de pain.
Et le revendre au prix fort.
Tout bénéfice.
Par chance, l'atelier du peintre ne se trouvait qu'à quelques rues.
De fait, le terme de taudis aurait semblé plus adéquat pour désigner l'endroit, murs décrépis et vitres brisées, colmatées à la va-vite, tout ici évoquait la misère au quotidien.
Dubitatif, De Wilde se fraya un passage à la suite d'Arkel, sur un chemin de terre qui disparaissait sous les herbes hautes.
Dans le corridor, les murs suintaient d'une humidité malsaine, Arkel proposa un verre à De Wilde qui refusa, poliment mais fermement, et pour cause, il avait surpris, par la porte de la cuisine restée entrebâillée, une poignée de cafards qui s'égayaient dans l'évier jauni.

Le peintre le conduisit dans la pièce qui lui servait de bureau, et l'invita à s'asseoir. Le marchand épousseta un siège avant d'y prendre place.
Arkel parlait d'Helly Decade comme d'une amie, d'une amante, quelqu'un de tout à fait familier, et lorsque De Wilde le lui fit remarquer, le peintre se rengorgea. Non, il n'avait jamais eu l'honneur de faire partie du cercle de ses intimes, mais Helly se donnait entièrement à ses fans et les sites Internet qui lui étaient consacrés étaient légion. Elle se vautrait sur la toile cybernétique sans pudeur, ne dissimulant rien, exposant tout, et les araignées fouineuses migraient par milliers dans le seul but d'épier son intimité.
Fenêtres.
Plaies ouvertes.
Helly Decade craignait de sombrer dans l'oubli, de ne plus avoir suffisamment à montrer pour s'attirer encore les faveurs des arachnides virtuelles. Dans les derniers moments de sa vie, elle chercha à retrouver ses secrets, une individualité vierge, persona incognita. Ainsi, elle finit par enfanter sa propre légende. On racontait de nouveau beaucoup de choses à son sujet, les orgies, les crimes de sang, les actes de cannibalisme, Helly avait dû aller très loin pour raviver son mystère, jusqu'aux confins de l'Érèbe.
Et l'on ne s'aventurait pas impunément dans certaines contrées.
Tout finissait par se payer.
Toutes ces considérations misérabilistes sur la vie d'Helly Decade commençaient sérieusement à ennuyer De Wilde. D'autant plus qu'il se souvenait à présent, Arkel, cette impression de déjà-vu, il se souvenait du vilain portrait qui s'affichait en couverture d'une revue vaguement médicale qu'il avait feuilletée alors qu'il patientait dans la salle d'attente de ce charlatan de nutritionniste. L'homme, avant de s'improviser peintre, faisait figure de sommité dans un domaine scientifique dont le nom lui échappait. Ce n'était ni le premier, ni le dernier à avoir tout abandonné pour la jeune égérie.
De Wilde s'abstint de questionner Arkel sur le sujet. Étonné de ne voir aucun tableau en ces lieux, il décida d'aiguiller la conversation sur « L'âme de Helly Decade ». Le peintre ne parut nullement contrarié par l'impatience de son invité et, ouvrant un tiroir, en sortit un objet recouvert de velours pourpre. La longueur et la largeur correspondaient à la taille d'un tableau mais le volume évoquait, lui, une boite assez ordinaire.
Le peintre lui expliqua qu'il s'agissait d'une huile sur bois, et qu'aux deux dimensions habituelles d'un tableau il avait adjoint la profondeur pour un meilleur rendu. Il ôta le tissu et dévoila son œuvre.
Ce que vit De Wilde le laissa perplexe.
Le tableau, en trois dimensions et protégé par un verre, ne représentait pas Helly Decade mais une curieuse maison surréaliste dotée de multiples portes allant, en rangs serrés, de la cave jusqu'à ce qui figurait le grenier, le tout bordé d'étranges plantes torturées.
Certaines des portes de l'inquiétante masure, ouvertes, révélaient des scènes curieuses ou obscènes, mais d'autres demeuraient obstinément closes.
Un détail surtout frappa De Wilde, dans l'une des « pièces », et en dépit de l'éclairage laborieux, on pouvait apercevoir un œil unique prisonnier derrière ce qui ressemblait à des barreaux d'acier.
Saisissant de réalisme.
Le marchand s'en trouva presque mal à l'aise.
Arkel, imperturbable, expliqua la symbolique de son tableau.

« Cette femme dissimulée sous un voile de crêpe blanc, il s'agit de la morte sous son linceul, on raconte qu'Helly l'étrangla au cours d'une soirée fétichiste, la boule blanchâtre prise dans ce qui ressemble à des racines enchevêtrées figure son propre fœtus qu'elle a tenu à dévorer après son avortement tardif et là, ces seules jambes gainées de soie et chaussées d'escarpins, une évocation de sa première nuit de prostitution, dans un bordel de Budapest...  »

...

Si vous voulez connaître la fin, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

Bonne nuit maintenant !

Posté par madoliere à 19:48 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires sur Un avant goût de la fin ?

    Pas mal du tout !

    Quelques clichés mais c'est la loi du genre Une histoire agréable à lire dont on espère la suite.

    Posté par Virgule, 28 juin 2010 à 10:13
  • Pour la suite ...

    Elle ne sera pas mise en ligne... lol le but est de donner aux gens l'envie de lire le livre..

    Bonne journée.

    La Mad !

    Posté par La Mad !, 28 juin 2010 à 10:37
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